La mise à mort du travail

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Lexique

Carglass :
entreprise spécialisée dans la réparation et le remplacement de vitrages automobiles. Elle appartient au groupe Belron, leader mondial de ce secteur, présent dans 28 pays, qui possède plusieurs autres marques ayant la même activité, notamment Autoglass au Royaume-Uni, O’Brien en Australie ou Safelife aux États-Unis.

Fenwick :
entreprise fondée en 1862, leader en France dans le secteur des chariots élévateurs à fourche. Elle est devenue la propriété du groupe allemand Kion, leader européen et numéro 2 mondial des véhicules de manutention, avant que celui-ci soit racheté en 2006 par Kohlberg Kravis Roberts & Co et Goldman Sachs Capital Partners pour 4 milliards d’euros au groupe Linde AG.

Kaizen :
terme japonais (de kai « changement » et zen « bon ») qu’on peut traduire par « amélioration continue ». Il désigne une méthode de gestion de la qualité industrielle visant un processus d’améliorations concrètes et simples. Celui-ci est censé s’opposer au processus de « réingénierie » occidentale en privilégiant une démarche « douce » et graduelle, exigeant peu d’investissements mais une implication de tous les employés. Les objectifs poursuivis sont : la simplification des flux, le contrôle de la qualité, la réduction des délais, l’augmentation de la productivité et l’amélioration des conditions de travail.

KKR (Kohlberg Kravis Roberts & Co) :
l’un des plus anciens et des plus puissants fonds d’investissement au monde. Fondé à new York en 1976 par Jerome Kohlberg Jr., Henry Kravis et George R. Roberts, il a réalisé certaines des plus importantes opérations de leveraged buy-out comme celles sur Beatrice Food en 1989, sur RJR Nabisco en 1989 et sur TXU en 2007. Les entreprises contrôlées par KKR représentent 450 000 salariés, soit l’équivalent de Coca-Cola, Microsoft et Disney réunis.

Leveraged buy-out (LBO) :
achat des actions d’une entreprise financé en partie par l’endettement, en partie par des capitaux propres. Le repreneur s’endette pour racheter l’entreprise et prévoit d’augmenter la rentabilité du capital afin d’utiliser les dividendes ainsi créés (c’est l’effet de levier) pour rembourser sa dette.

Private equity (en français capital-investissement) :
désigne le fait, pour un investisseur, d’entrer au capital de sociétés qui ont besoin de capitaux propres (en anglais capital equity), généralement des sociétés non cotées en bourse (d’où le terme de capital non coté ou de private equity en anglais, en opposition au terme de public equity).

Toyotisme :
forme d’organisation du travail attribuée à l’ingénieur japonais Taiichi Ono et mise en place par Toyota à partir des années 60. Ses principes sont simples : réduction des coûts et du gaspillage ; maintien d’une qualité optimale tout au long de la chaîne de production ; réduction des stocks et de l’offre excédentaire par une production à flux tendu ; prise en compte de l’avis des opérateurs dans le diagnostic des problèmes et des solutions ; amélioration continue du système par l’instauration d’une dynamique de prise en compte de tous ses acteurs, de l’opérateur à l’ingénieur.

Troubles musculo-squelettiques (TMS) :
ensemble de pathologies des muscles, tendons et nerfs liées, en milieu professionnel, aux postures de travail extrêmes, aux efforts excessifs et aux gestes répétitifs. C’est la première cause de maladies professionnelles dans les pays développés.

Chiffres

Les maladies professionnelles (43 800), les accidents du travail (720 000) ou les accidents sur le trajet pour s’y rendre (85 000) touchent chaque année près d’un million de personnes en France.

Chaque pays de l’Union européenne leur consacre entre 3 et 4 % de son PIB. Le total représente 270 milliards d’euros, soit deux fois les dépenses d’armement de tous les États de l’Union.

Selon l’Institut national de veille sanitaire (INVS), un quart des hommes (24 %) et un tiers des femmes (37 %) souffrent en France de détresse psychique liée à leur travail.

Les maladies psychologiques représentent 20 % des maladies du travail répertoriées en Europe : 8 % des salariés prennent des psychotropes, les femmes systématiquement plus fréquemment (12 %) que les hommes (5 %). En outre, 9,6 % des hommes (et 2,2 % des femmes) présentent une dépendance alcoolique.

Les troubles musculo-squelettiques (TMS) touchent en France un salarié sur huit. C’est un mal qui représente 7 millions de journées de travail perdues chaque année et coûte plus de 710 millions d’euros à la Sécurité sociale. Les TMS sont devenus les premières “maladies professionnelles” en Europe et aux États-Unis. Les médecins du travail disent qu’elles sont largement sous-estimées et peu reconnues.

Une étude réalisée en Basse-Normandie auprès de médecins du travail conclut que, rapporté à l’échelle nationale, chaque jour, un salarié met fin à ses jours, chez lui ou au travail, pour une souffrance directement causée par l’exercice de son métier, ce qui représente 3 à 400 morts par an. Il y a un policier pour 600 habitants en France; il n’y a qu’un inspecteur du travail pour 10 000 salariés.

Selon une enquête de l’INVS, seul un salarié sur cinq juge avoir les moyens de réaliser un “bon travail”. 12 % des salariés déclarent avoir été contraints de travailler (au moins une fois) d’une façon qui heurtait leur conscience, au cours des douze derniers mois.

Selon une enquête de l’INVS, 16 % des salariés déclarent au moins un épisode de violence ou de discrimination dans l’année passée, surtout des femmes travaillant dans les secteurs de la santé et de l’action sociale.

Citations

"La première idée qui me venait le matin, c’était de me procurer une arme pour me tirer une balle dans la tempe en plein milieu de l’entreprise après avoir dégommé les gens qui m’emmerdaient."
Cadre sup, délégué syndical CGC Cadres dans une entreprise de service.

"De plus en plus dans les usines il y a des problèmes de drogue (…). Les gens se droguent pour oublier la douleur, pour oublier la souffrance."
Laurent Hebenstreit, ancien cadre dirigeant dans l’industrie.

"Je pose toujours la même question : vous avez été harcelé de telle période à telle période… Oui mais, avant cela, est-ce que quelqu’un d’autre à été harcelé ? Qu’est-ce que vous avez fait ? Rien. Donc la question de toutes ces pathologies, la question de la loi de modernisation sociale sur le harcèlement, c’est la question du consentement. Pourquoi donnons-nous notre consentement à ces pratiques ?"
Marie Pezé, psychologue et psychanalyste.

"Être bon, ça ne suffit pas, donner son maximum, nous, ça ne nous convient pas. Il y a une réelle motivation à se dépasser, c’est surtout ça qui est important ; c’est de mettre en condition nos forces de ventes pour générer du dépassement. C’est cela qui fait l’excellence."
Un cadre dirigeant de Fenwick

"Tout être humain cherche à travers le travail l’occasion de se mettre à l’épreuve de soi pour devenir soi-même, pour s’accomplir. Le mépris dans lequel est tenu le travail n’est pas d’aujourd’hui ; ça a existé dans l’Antiquité avec les esclaves ; c’est passé par les serfs de l’Ancien Régime ; ça continue avec le taylorisme et le fordisme… et aujourd’hui on est dans un suprême mépris du travail. Cette manipulation qui est opérée en faveur du patrimoine et des revenus spéculatifs, qui détruit les caractéristiques du travail, celles qui sont nécessaires à l’intelligence et à l’accomplissement de soi…, ça ressemble beaucoup à la décadence d’une civilisation."
Christophe Dejours, psychiatre.

"Quand un client appelle évidemment la première chose qu’il attend c’est un rendez-vous le plus vite possible (…) ; quand il arrive dans le centre ou bien qu’on vient faire la prestation chez lui, il faut qu’il ressorte et que ce soit waouh, et tous les jours on se concentre pour que ce soit waouh. C’est ça qui fait qu’une entreprise progresse et c’est ça qui fait qu’une personne satisfaite chez nous va en parler à quinze personnes autour d’elle. Donc on a tout intérêt à ce que ce soit très très waouh."
Directrice du marketing de Carglass.

"On te demande d’aimer une entreprise qui au premier vent contraire est susceptible de te foutre à la porte. On t’oblige en quelque sorte à aimer ta boîte alors qu’une boîte n’a pas de sentiments, une boîte ne t’aime pas. Une société « anonyme », je veux dire, c’est dans le mot ; elle est anonyme, la société, tout le monde est anonyme là-dedans, et on veut t’obliger à l’aimer !"
Téléopérateur du centre d’appel de Carglass.

"Ce qui au départ est donné sur le mode de la séduction pour reconnaître aux meilleurs leur mérite est en fait réutilisé comme une méthode de terrorisation."
Christophe Dejours, psychiatre.

"Tout ce dispositif qui part du toyotisme se développe à travers le coaching, les nouvelles formes d’organisation du travail, l’évaluation individualisée des performances, l’exaltation de l’argent, etc. C’est vrai que ça ne repose pas seulement sur le consentement des gens ordinaires qui se font emporter, séduire et menacer. Ça marche aussi grâce au zèle d’une partie des gens qui sont les leaders de ce système. Ce ne sont pas seulement des idéologues isolés, il y a véritablement une pensée structurée s’attachant à produire un ensemble idéologique qui réfère au pouvoir et à l’argent et non pas à la culture et à la civilisation."
Christophe Dejours, psychiatre.

"On va dépenser un million et demi pour payer des heures sup !? Je préfèrerais mettre un million et demi dans le profit plutôt qu’avoir à payer des heures parce qu’on s’est mal organisé !"
Éric Girard, directeur général de Carglass.

"Le management dans son ensemble et l’ensemble de la population d’une certaine façon ont accepté cette folie du capitalisme financier qui fait que des actionnaires qui ne sont plus branchés sur la production exigent des taux de rentabilité sans se préoccuper du tout du réel du travail."
Vincent de Gaulejac, sociologue.

"C’est une décision de bonne gestion de la part des entreprises de provisionner le montant d’éventuelles condamnations dont ils pourront faire l’objet, avec l’avantage fiscal que représente aussi la provision."
Maître Coléat, avocat patronal au conseil des Prud’hommes.

"Comme mon patron avait une attitude de plus en plus dure, de plus en plus exigeante, je me sentais un zéro, un néant, plus rien. Et je me suis dit le seul moyen d’en finir c’est de trouver un moyen, un moyen imparable : se jeter sous un train, pas de face mais perpendiculaire au moment où il arrive…"
Mme Meyrand, cadre.

"En fait, c’est un nouveau patron qui est embauché dans l’entreprise. On ne se connaissait pas du tout. Je m’installe dans son bureau et la première chose qu’il me dit – pardonnez-moi la vulgarité –, donc il dit “T’es assis en face de moi, décontracté du fion, le seul moyen de me débarrasser de toi c’est de te tirer une balle dans la tête au parking.”
Cadre supérieur, délégué syndical CGC Cadres dans une entreprise de service.

"Le dirigeant de l’entreprise est le maillon faible paradoxal : le maillon faible parce qu’il est le plus vulnérable aux pressions qui viennent de l’actionnariat, et le maillon faible paradoxal parce que néanmoins il est le patron de l’entreprise et qu’il a donc les moyens de décréter la mobilisation et de mettre toute son organisation sous tension pour lui faire atteindre les objectifs qui le protègent, lui, patron."
Frédéric Lordon, économiste.

"En cas de crise, le gros maigrit et le maigre meurt. On a la chance d’être gros. Si vous voyez un concurrent qui est en train de mourir sur le bord de la route, surtout, n’hésitez pas à l’achever."
Un cadre dirigeant de Fenwick

"Qu’est-ce qui doit être vrai pour que ce que je vous dis soit vrai ?"
Philippe Bazin, consultant.

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