La mise à mort du travail

  • Jean-Robert Viallet

    Réalisateur

  • Marie-Anne Dujarier

    Conseillère scientifique

  • Frédéric Lordon

    Economiste

  • Christophe Dejours

    Interview vidéo

  • Christian Du Tertre

    Interview vidéo

  • Frédéric Lordon

    Interview vidéo

  • Vincent de Gaulejac

    Interview vidéo

Jean-Robert Viallet

Interview de Jean-Robert Viallet

Après avoir exercé une dizaine d’années comme chef opérateur en documentaire et en fiction, Jean-Robert Viallet est passé à la réalisation. Ses deux premiers films coréalisés avec Mathieu Verboud révèlent son goût pour l’enquête et les grandes questions de société. Les Enfant perdus de Tranquility Bay a obtenu le Prix spécial du jury au FIPA 2006 et Une femme à abattre le grand prix de l’investigation au FIGRA 2007. Avec La Mise à mort du travail, Jean-Robert Viallet réalise un premier triptyque et, par le biais de l’immersion, s’approche au plus près d’une question de société qui plus que jamais résonne dans notre quotidien.

« Lorsque Christophe Nick m’a proposé le sujet de La Mise à mort du travail, il s’agissait de reprendre le principe qui avait été celui des Chroniques de la violence ordinaire et d’École(s) en France : circonscrire l’enquête à un lieu unique ou à un petit nombre de lieux particuliers et s’y installer dans la durée avec l’ambition d’élargir peu à peu le point de vue à une question sociale plus générale. En l’occurrence ici la « crise du travail » que connaissent aujourd’hui tous les pays développés. L’idée n’était pas de faire un énième film sur la souffrance au travail, ni de révéler les malversations de telle ou telle entreprise, encore moins d’accuser X ou Y de terroriser ses employés. Que l’entreprise soit un lieu de souffrance pour des millions de gens, il suffit de regarder les chiffres – maladies du travail, dépressions, suicides, harcèlement… – pour s’en convaincre.

Mais il fallait abandonner cette approche biaisée en termes de victimes et de bourreaux, de patrons voyous…, si l’on voulait avoir une chance de comprendre en quoi cette crise est l’expression de quelque chose de beaucoup plus profond, au même titre que la crise financière, en quoi c’est le travail lui-même et notre civilisation toute entière qui sont malades. Il fallait donc, au contraire, tenter de porter un regard le plus sociologique possible sur l’univers du salariat, d’embrasser toute la question à travers le prisme d’un petit groupe d’entreprises banales. En dehors du fait que cet exercice était nouveau pour moi, ce qui me séduisait, c’était son caractère inédit. Des caméras sont entrées dans les tribunaux, les prisons, les hôpitaux psychiatriques…, des documentaires ont parlé du travail. Mais le monde de l’entreprise – surtout à son niveau le plus commun, celui des Castorama, des Saint-Maclou, des Halles aux chaussures, etc., qui peuplent les alentours de nos villes – est très rarement traité. D’abord bien sûr parce que l’entreprise privée est l’un des espaces les plus fermés de notre société et qu’il est extrêmement difficile d’y pénétrer. Mais aussi, plus fondamentalement, parce qu’elle n’offre généralement aucun intérêt à qui cherche l’exceptionnel. Par conséquent, on ne sait pas la regarder et on se donne rarement les moyens et le temps d’apprendre à le faire.

En quoi – et de quoi – les entreprises que vous avez observées sont-elles représentatives ?
Ce sont des entreprises « normales », anodines : pas d’histoires, pas de polémiques, pas d’affaires sulfureuses, elles sont banales, à l’image de celles où travaillent des millions de salariés, de celles qui produisent des biens ou des services achetés par des millions de consommateurs. Banales mais importantes, mondialisées, standardisées. Carglass appartient à Belron, leader mondial de la réparation de pare-brises. Fenwick est la branche française du groupe allemand Kion – 20 000 salariés –, géant du matériel de manutention. L’horizon du salariat est aujourd’hui l’entreprise globalisée, c’est-à-dire engagée dans la concurrence mondiale et souvent filiale d’un groupe international. Les filiales sont grosso modo organisées de la même façon. Il n’y a pas trente six manières de gérer une entreprise, en matière d’organisation du travail, quelques grands modèles font la loi depuis les années 80. Par conséquent, des États-Unis à la Tchéquie, en passant par l’Allemagne ou l’Italie, à quelques différences de législation et de culture près, on retrouve les mêmes tendances. En sorte que parler de l’entreprise en France, c’est parler du monde du travail disons en Occident.

Pourquoi avoir tourné à La Défense ?
La Défense-Nanterre-Courbevoie, on a là l’un des principaux bassins d’emplois de services en Europe et la plus grande concentration de sièges d’entreprises en France, mais aussi le deuxième conseil des prud’hommes après Paris et l’hôpital (Nanterre) où ont été initiées les consultations sur la souffrance au travail. Aucun autre lieu n’offrait un tel point de vue et la possibilité d’embrasser d’un seul regard à la fois un système à l’oeuvre et ses effets concrets.

Vous parliez de l’entreprise comme d’un bastion imprenable. Comment y pénètret-on ?
Je dois ici rendre hommage à Alice Odiot, qui a mené durant des mois un très gros travail d’enquête et de démarchage en allant frapper à la porte de dizaines d’entreprises. Avec toujours la même question : seriez vous d’accord pour que l’on parle de la possibilité de filmer chez vous ? Notre condition était évidemment claire : aucun droit de regard sur le résultat final. Et la réponse non moins claire : c’était invariablement non.

Les entreprises dépensent chaque année des millions en marketing. Pourquoi leurs dirigeants iraient-ils prendre le risque de tout flanquer par terre en laissant entrer une équipe de tournage ? A force de refus, nous avons fini par adapter notre discours au leur et à retourner leurs arguments : « Depuis des années, vous ne cessez de parler de transparence, d’ouverture… Les gens – à commencer par vos propres salariés – en rigolent, ils n’y croient plus. Vous avez l’occasion de prouver que ce sont pas de vains mots et de montrer que vous gérez cette entreprise de la meilleure façon ». Du coup, c’était les mettre en situation d’avoir quelque chose à gagner à notre présence.

Et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés autorisés à filmer dans une dizaine d’entreprises sans avoir signé la moindre clause restrictive. Pour autant, nous ne leur avons pas menti : oui, bien sûr, nous nous réservions le droit de porter un regard critique. Mais nous n’étions là pour stigmatiser des « salauds de patrons ». Et encore moins pour développer un discours contre le travail : bosser, c’est l’enfer, l’aliénation, etc. Le travail est par nature ambivalent. Il peut être pénible, harassant, tuant…, mais il est aussi ce qui donne une identité, ce qui permet, comme le dit très bien le psychiatre Christophe Dejours, de se mettre à l’épreuve de soi et des autres, de se réaliser, de s’émanciper, ce qui crée du collectif, du lien, du social. Parler de « mise à mort du travail », ce n’est pas dire que les conditions de travail d’un employé de Fenwick sont pires aujourd’hui que celle d’un ouvrier à la chaîne il y a cinquante ans, ni prophétiser la « fin du travail », c’est dire qu’on est en train de vider le travail de sa substance, de ce qui lui permet de donner du sens à nos vies.

Vos films sont effectivement tout sauf manichéens. Ce qui est troublant, c’est qu’à aucun moment les dirigeants d’entreprises auxquels vous donnez la parole ne donnent l’impression d’être en position de défense, de se justifier de quoi que ce soit, malgré un contexte actuel qui suscite de plus en plus d’interrogations sur l’organisation du travail.
Dans leur discours, il n’est pas toujours facile de faire la part entre la volonté compréhensible de convaincre (que leur entreprise est la meilleure, que leur management est le bon…) et l’aveuglement pur et simple. Car l’entreprise est un univers qui se vit sous le régime de l’évidence, du pragmatisme, de la pensée positive : « On n’a pas le choix », « Il faut se dépasser sans cesse », « Quel magnifique challenge », etc.

Or, c’est évidemment aussi le lieu d’une idéologie très puissante qui prend sa source chez quelques penseurs, qui a été mise en oeuvre par des ingénieurs et a été popularisée par une poignée de livres. Une idéologie qui utilise un certain nombre de techniques de manipulation et de soumission pour imposer à tous une course illimitée à la rentabilité et au profit, quel qu’en soit le coût humain. On baigne tellement là-dedans qu’on ne s’en rend même plus compte. Au fond, je ne suis pas certain que ces managers connaissent très bien les critiques qui sont formulées au sujet de leurs méthodes, et encore moins ce qu’ont pu écrire les chercheurs sur cette question. De toute façon, dans l’entreprise, on pense rarement contre soi-même. Pour conserver son poste, il faut au moins faire semblant d’y croire. Mais pour tenir le coup, il faut y croire vraiment. Ou alors c’est la dépression. Y croire au moins pendant les heures de travail. Après, avec la famille, les copains, les masques tombent, l’esprit critique reprend ses droits. Puis, le lendemain, rebelote…

Une fois autorisé à entrer dans une entreprise, concrètement, que filme-t-on ?
Le tournage en immersion est un exercice empirique : cela signifie qu’on apprend en faisant. Au début, on prend les choses comme elles viennent : il y a une réunion ? très bien, allons-y…, on filme des cadres qui vont d’un bureau à l’autre, des conversations banales ou incompréhensibles. On a parfois l’impression de ramener des images sans intérêt, emmerdantes. Et puis, peu à peu, le regard s’affine, parce qu’on se nourrit de la littérature sur le sujet et surtout parce qu’on comprend que la véritable scène est ailleurs, que tout se joue en coulisses, à demi-mots, dans les têtes… Tout l’enjeu devient alors de révéler cette face cachée, de s’éloigner de l’interprétation pour entrer dans la démonstration implacable. Plus concrètement, tourner dans une entreprise, c’est être là du matin au soir et se faire un réseau de relations. Il y a un premier cercle, essentiellement des managers vers lesquels nous oriente la direction. On passe les voir régulièrement : « Au recrutement, vous avez quelque chose d’important, en ce moment ? » « Et du côté des call-centers ? » Ils ont leurs limites, ils sont là pour mettre en avant l’image de la boîte, mais ils permettent d’accéder à un deuxième réseau, d’employés celui-là. Eux, il faut un moment pour les convaincre qu’on n’est pas à la solde de la direction mais ils ont un autre discours sur la réalité de l’entreprise. Un discours qui n’est pas sans ambigüités, d’ailleurs, pour des raisons évidentes. Enfin, au fil des mois, on se constitue un troisième réseau, plus personnel, plus souterrain, déconnecté de la direction. Ce sont par exemple les employés du call-center de Carglass, qui témoignent anonymement, ou Pascal, ce responsable d’agence qui finit par jeter l’éponge, ou encore les deux cadres harcelés dans le film La Destruction.

C’est toute cette masse de situations et de rencontres qui permet de tirer des films et de prendre le temps de voir où ils mènent. Au bout d’un an de tournage, quelques histoires se dégageaient, qui permettaient de traiter tous les thèmes que nous voulions aborder et d’imbriquer les niveaux d’analyse – l’entreprise, les individus, l’économie. Il a alors fallu, parfois à regret, abandonner certaines entreprises pour resserrer notre regard sur un petit nombre d’entre elles.

Les syndicats sont relativement absents de ces films. Quand ils sont présents, c’est surtout sous la forme de syndicalistes harcelés…
Mais c’est la réalité. Si nous avions tourné dans de grandes entreprises publiques, cela aurait été très différent mais, aujourd’hui, dans le privé, en matière syndicale, c’est au mieux la baisse de puissance, au pire la déshérence. Et, de toute façon, la haine paranoïaque de la part des directions. J’espère ne pas être injuste à leur égard mais j’ai l’impression que, si les syndicats sont encore très pointus sur les questions liées au droit du travail et aux salaires, ils sont dépassés par ces nouvelles organisations du travail. Et, d’une certaine façon, c’est un peu fait pour ça – ou alors ça tombe bien. Le fonctionnement des entreprises a changé : on a aujourd’hui des montages complexes de filiales, des sociétés bicéphales distinguant nettement les pôles services et industrie, le siège est ici, les centres de production ailleurs, etc.

Entre ces différents univers, les syndicats ont du mal à se parler, à garder des connexions. Par ailleurs ils sont aussi un peu déboussolés par le démontage pointilleux de ce qu’on appelait il n’y a pas si longtemps la lutte des classes, par les nouvelles terminologies professionnelles (les « experts techniques » ont remplacé les ouvriers, les « chargés d’assistance » les standardistes) et par l’invention de la notion de « client », qui réorganise les relations à l’intérieur même des entreprises. Autant dire que leur voix a tendance à devenir inaudible.

Marie-Anne Dujarier

Interview de Marie-Anne Dujarier

Marie-Anne Dujarier est sociologue du travail et des organisations, maître de conférences à Paris III-Sorbonne Nouvelle et à l’École polytechnique, chercheuse au Laboratoire Interdisciplinaire pour la Sociologie Économique (CNAM-CNRS). Elle a publié L’Idéal au travail, aux Presses universitaires de France, en 2006 et Le Travail du consommateur, à La Découverte, l’an dernier.

Qu’est-ce que la sociologie du travail et quel est son objet ?
La sociologie du travail observe et analyse l’évolution du lien social au travail, ainsi que l’évolution des rapports sociaux. L’enjeu est de comprendre ou expliquer “ce qui nous arrive” au travail, que ce soit entre nous ou en nous.

Sur quoi ont porté vos recherches ?
J’ai analysé le phénomène d’idéalisation de la prescription dans les organisations et ses effets sur les travailleurs. Puis j’ai examiné la question de la subjectivité au travail, notamment autour des questions de reconnaissance et de santé. Une troisième recherche visait à démontrer que le consommateur, cette main d’oeuvre gratuite, disponible et motivée, travaille pour produire ce qu’il achète. Je mène actuellement une recherche sur la manière dont les dirigeants conçoivent le réel au moment de prescrire et contrôler le travail des autres.

Comment et pourquoi avez-vous été contactée pour travailler sur ces films ?
Christophe Nick m’a contactée en mars 2008 après avoir lu L’Idéal au travail pour me proposer de collaborer aux films de Jean-Robert Viallet. C’est la première fois que j’étais sollicitée dans le cadre d’un documentaire – j’ai, depuis, un autre projet portant sur « le travail du consommateur », avec René Baratta et Camera Lucida Productions. Au vu des premières images et après un échange avec l’équipe, j’ai volontiers accepté d’être “conseillère scientifique”. Mon rôle consistait à visionner les rushes et à en proposer une lecture sociologique. Nous avons débattu des interprétations à donner et des manières de les commenter.

Avez-vous retrouvé dans ce matériel filmé un écho de votre propre expérience de terrain ?
Les images rapportées par Jean-Robert ont l’intérêt d’être très proches de la réalité observable dans les organisations. Les travailleurs pourront le confirmer : ce qu’il a filmé est tout à fait représentatif – banal, pourrait-on dire – de ce qui se passe dans la plupart des entreprises. C’est une des grandes qualités du film. Elle est d’autant plus remarquable que réalisateurs comme sociologues savent à quel point il est difficile d’avoir accès à ces données empiriques sans les altérer.

Malgré ou plutôt grâce à la rigueur de l’enquête et de l’argumentation, La Mise à mort du travail s’apparente à une certaine forme de critique sociale. Cette démarche est-elle différente de celle de la recherche ?

Jean-Robert Viallet a effectivement réalisé trois films critiques et même alarmistes – comme l’exprime le titre de la série – sur l’évolution du travail contemporain. C’est rare et courageux dans le contexte actuel. Le mot critique a deux sens : c’est d’abord une prise de position citoyenne politique à propos du travail et de son organisation sociale. Jean-Robert le fait pour la télévision, avec les outils et le style de ce média. Ils sont évidemment distincts du discours académique. Mais il propose simultanément une autre forme de critique, au sens sociologique du terme cette fois. Il “dévoile” avec une minutie pédagogique, les processus socio-économiques à l’oeuvre dans ce capitalisme financier, jusque dans leurs recoins les moins connus. Dans ses films, nous voyons presque tous les acteurs du monde du travail, en situation : actionnaires, dirigeants, cadres intermédiaires, techniciens, employés, ouvriers, mais aussi formateurs, consultants, psychologues, médecins et inspecteurs du travail, juges prud’homaux… Le téléspectateur a la possibilité de comprendre leur situation, comportement et discours et, surtout, de comprendre les rapports entre eux, bien qu’ils soient invisibles. Les films sont remarquables à cet égard.

Cette série de documentaires fait le constat que « quelque chose ne va pas » dans le travail salarié aujourd’hui. D’une certaine façon, la critique sociale n’a cessé de le répéter depuis deux siècles.

Une caractéristique du capitalisme salarié est l’ambivalence du travail. Pour celui qui le fait, le travail est un moyen de subsistance, certes. Mais rares sont ceux qui ne travaillent « que pour l’argent ». Le travail est aussi un moyen d’être utile au monde, d’obtenir de la reconnaissance, de se socialiser et de se développer par une activité. L’emploi est un moyen de bâtir une identité et d’accéder à de nombreux droits sociaux. Mais, pour l’employeur, le même travail est vu comme une “ressource humaine”. Elle s’achète, sur le marché (du travail) en vue d’être “exploitée” au mieux. On voit bien alors la tension qui peut s’instaurer entre ces deux attentes à l’égard du même travail. Le rapport de force est permanent, pour tenter de faire prévaloir « sa » valeur travail. Dans les périodes, comme celle que nous vivons, où le chômage est à la fois durable et massif, il est favorable aux employeurs.

Et dans ce rapport de force, se joue la question de la santé et de la souffrance au travail. En quoi la situation actuelle est-elle inédite ?

Le travail peut être blessant et tue régulièrement : ceci n’est pas nouveau. Actuellement, le développement de la précarité, de la sous-traitance et de l’individualisation accroît les risques pour la santé. La souffrance au travail est autre chose : elle n’est pas une maladie (même si l’on peut être amené à “en faire un maladie”). Psychologues et sociologues du travail identifient plusieurs causes. Les plus communes sont l’intensification du travail (cadences accélérées conjuguée à une pression consumériste), la fragilité ou l’inexistence du collectif, la marchandisation des services publics et la contrainte à bâcler le travail.

La Mise à mort du travail montre bien que l’entreprise est aussi le lieu d’un discours, d’autant plus efficace qu’il prend la forme de l’évidence : “Il faut s’adapter”, “On n’y peut rien”, “Il faut être les meilleurs ou disparaître”, etc.

Effectivement, ces films montrent très bien également l’état du discours dominant aujourd’hui au travail. Celui-ci tend à enchanter les résultats à atteindre : bénéfices, satisfaction du client, éthique, climat social, qualité, sécurité… tout doit être parfait et en progrès continu. Actionnaires et dirigeants fabriquent ainsi des contradictions dont la résolution est repoussée sur des travailleurs déclarés pour l’occasion “autonomes et responsables”.Ceux-ci doivent alors trouver, le plus souvent seul et dans l’urgence, des solutions pratiques qui soient socialement et subjectivement acceptables aux contradictions qui surgissent dans l’activité productive. Le plus souvent ils n’en ont ni la légitimité ni les moyens.

Dans ce contexte, ce n’est pas le travail qui fait souffrir mais bien cette délégation du « travail d’organisation » fait de tensions, dilemmes et impasses. Ils doivent souvent faire face à des paradoxes managériaux, à des changements de projets intempestifs, à une désorganisation bureaucratique. A l’heure où tout le monde parle de qualité, les travailleurs souffrent souvent d’être contraints à mal travailler, de devoir mal traiter leurs collègues, usagers ou clients. Ils sont alors physiquement et moralement en tension. Ils ont peur de mal faire ou, pire, de faire mal.

Et cette situation est acceptée ?

La grande difficulté aujourd’hui dans les rapports de force au travail, outre l’existence d’un chômage très élevé, c’est l’abstraction du pouvoir : il est très difficile de trouver “un” responsable de la situation (les sociétés sont “anonymes”et les dirigeants toujours en mouvement)… et de dialoguer avec lui. Ceci affaiblit les possibilités de négociation et de contestation traditionnels.

Frédéric Lordo

Interview de Frédéric Lordon

Frédéric Lordon est directeur de recherche au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE). Il a publié notamment Fonds de pension, piège à cons. Mirage de la démocratie actionnariale (Liber/ Raisons d’agir, 2000), Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières (Liber/Raisons d’agir, 2008), La Crise de trop. Reconstruction d’un monde failli (Fayard, 2009).

La série documentaire de Jean-Robert Viallet avance qu’à l’origine de la “crise du travail” on trouve les structures de la finance, plus précisément les structures du capitalisme financier qui ont été mises en place en Occident à partir du milieu des années 80 à la faveur du tournant dit néolibéral. Mais, au fond, d’où vient le pouvoir de la finance, c’est-à-dire par quels types de mécanismes transite l’influence qu’a acquise depuis deux décennies sur l’entreprise ce groupe social constitué par les actionnaires ?

Spontanément, on est tenté de répondre ceci : le pouvoir actionnarial, c’est le pouvoir du bailleur de fonds. Détient le pouvoir celui qui tient le nerf de la guerre, c’est-à-dire qui apporte l’argent. C’est une réponse qui semble de bon sens… Le problème, c’est qu’elle est empiriquement fausse. Il faut bien voir que les marchés d’actions – ce qu’on appelle la bourse stricto sensu – apportent des capitaux aux entreprises mais en retirent également sous la forme, non seulement des dividendes qui sont perçus annuellement, mais aussi sous la forme de rachats d’actions. Pourquoi les entreprises rachètent-elles leurs propres actions ? Pour partager la même masse de profit entre un nombre plus restreint d’actions, c’est-à-dire pour augmenter le profit par action et donc, in fine, augmenter leur cours de bourse.

Entre dividendes et rachats d’actions, les entreprises, depuis une décennie environ, consacrent ainsi des sommes de plus en plus importantes non pas à l’investissement mais à leurs actionnaires. Et si l’on veut connaître la contribution nette des marchés d’actions au financement des entreprises, il faut faire la différence de ce qui est apporté par les actionnaires aux entreprises et de ce qui est soutiré aux entreprises par les actionnaires. Et là, paradoxe : la somme est devenue négative. En d’autres termes, dit plus trivialement : les actionnaires pompent plus de fric aux entreprises qu’ils n’en apportent. C’est un point important parce que cette énorme salade de la déréglementation financière nous a été largement vendue, depuis deux décennies, au motif que cela allait favoriser le financement des entreprises. Cela s’est avéré une erreur totale du fait de cette inversion du signe de la contribution nette du financement des bourses aux entreprises. Il y a effectivement des sommes faramineuses qui s’investissent chaque jour dans les marchés d’actions. Mais dans ce qu’on appelle le marché secondaire, c’est-à dire là où on achète et revend des actions qui ont déjà été émises antérieurement. De telle sorte que ces énormes masses de liquidité qui s’investissent dans les marchés d’actions contribuent de manière tout à fait marginale au financement des entreprises et nourrissent bien davantage cette espèce de gigantesque pollution spéculative qui se manifeste sous la forme de l’inflation du cours des actifs.

Si le pouvoir actionnarial n’est pas le pouvoir du bailleur, alors, qu’est-ce que c’est ?

Le contrôle par la propriété. Albert Dunlap, un célèbre raider surnommé Al la Tronçonneuse – ce qui vous donne une idée de ses manières – disait : “Ce qui est formidable dans le capitalisme financier, c’est que tous les jours je peux aller voir un patron et lui dire droit dans les yeux : votre entreprise est à vendre.” Et c’est exact. Les titres de propriété d’une entreprise, ce sont ses actions, elles circulent sur les marchés, s’achètent et se vendent. Quelqu’un qui dispose de la puissance financière suffisante peut à tout instant racheter tout ou partie du capital d’une entreprise. Voilà le pouvoir des actionnaires : ils “votent avec leurs pieds”, c’est ce que l’on appelle le Wall Street walk. S’ils ne sont pas contents, ils vendent les titres, les cours baissent, l’entreprise est donc rachetable à prix inférieur et la menace qu’un raider se pointe et fasse une OPA hostile devient de plus en plus probable. Et alors, on sait comment ça se termine pour l’équipe dirigeante… C’est cette séquence – dissentiment des actionnaire, vente en bourse, baisse du cours des actions, menace du rachat par une OPA hostile, débarquement de la direction – qui fait que les managers sont entièrement dans la main des actionnaires. Cela a des effets extraordinairement puissants parce que le dirigeant de l’entreprise est ce que j’appellerai le maillon faible paradoxal. Maillon faible parce qu’il est le plus vulnérable aux pressions qui viennent de l’actionnariat ; paradoxal parce que néanmoins il est le patron de l’entreprise et qu’il a donc les moyens de décréter la mobilisation, de mettre toute son organisation sous tension pour lui faire atteindre les objectifs qui le protègent lui, patron : le relèvement du profit, donc de la rentabilité servie à l’actionnaire et, en dernière analyse, le relèvement du cours boursier.

Cette mise sous tension, et c’est le plus extraordinaire, ne s’arrête pas aux limites de l’entreprise, elle chemine tout le long des chaînes de sous-traitance. Et, d’un bout à l’autre, la mobilisation est absolue pour faire remonter de bas en haut toutes les contributions au profit, toutes les contributions à la productivité qui sont agrégées tout en haut de la pyramide pour être servies à l’actionnaire sous la forme de la rentabilité financière.

Cette mise sous tension à des effets concrets en matière d’organisation du travail…

Cette énorme transformation de la finance actionnariale ne poursuivait en définitive qu’un seul objectif : rendre les entreprises vulnérables, c’est-à-dire exposées à la sanction actionnariale et sommées, non seulement de consacrer tous leurs efforts au service de l’actionnaire en livrant la rentabilité, mais surtout exposées à toutes les menaces de l’actionnariat. Il faut bien voir que chacun lutte pour sa survie, à commencer par le dirigeant, qui cherche à préserver son existence en tant que dirigeant. Et il est prêt à tout. Alors, encore une fois, ça dégringole en cascade tout au long de la chaîne et, de haut en bas, il n’y a plus que des individus qui luttent pour leurs intérêts vitaux. Cela fait régner une extraordinaire violence dans le monde de l’entreprise. Et une extraordinaire ambivalence parce que tout le monde est la fois bourreau et victime : victime de l’échelon hiérarchique supérieur et bourreau de l’échelon inférieur. Cette violence est à la mesure des enjeux que tous les individus doivent préserver dans ce nouvel univers qui a élu la concurrence comme principe directeur. C’est ce qui est terrible. Il y a des gens, aujourd’hui, à la tête de l’État, qui font de la concurrence une philosophie d’existence, c’est-à-dire le meilleur principe susceptible d’organiser la société.

Or, la concurrence est au contraire un principe qui fait régner une sauvagerie sans pareille. Les individus se comportent comme des sauvages et on ne peut pas attendre autre chose de leur part à partir du moment où leurs intérêts essentiels sont en danger.

Vous voulez dire que personne n’a plus aucune marge de manoeuvre ?

Il n’est pas facile de conduire l’analyse jusqu’au bout parce que si l’on veut être rigoureux, je crois qu’il faut absolument, au moins dans un premier temps, la débarrasser de toute considération morale et donc de tout jugement. Il faut regarder tout ça presque comme une physique. Il y a des forces à l’oeuvre. Elles ne tombent pas du ciel, ce ne sont pas les forces du cosmos. Ce sont les forces des structures ou d’une certaine configuration des structures du capitalisme. Et, quelle que soit la vertu individuelle que les agents peuvent opposer, elle ne sera jamais aussi forte que ce à quoi les structures les contraignent.

Les agents se comportent toujours comme les structures les déterminent à se comporter. D’où cette ambivalence : le bourreau est lui-même victime des forces qui le dominent. Ça ne veut pas dire que toutes les victimes se valent. Mais, c’est vrai, les patrons sont à leur manière victimes de la nouvelle configuration de ces structures.

Certains, notamment des patrons de PME, subissent des pressions absolument redoutables.

Alors, bien sûr, la souffrance du patron de PME n’est pas celle de l’ouvrier. Mais, pour la qualité de l’analyse, il ne faut pas se précipiter vers le méchant, le salaud, “On va le pendre par les tripes”, etc. En tout état de cause, et c’est ça la chose à laquelle il faut aboutir et qu’il faut absolument garder en tête, c’est que, si on veut modifier les effets, il faut modifier les causes. Et, si on veut modifier le travail des forces, alors il faut modifier la configuration des structures. Le capitalisme restera exactement le même si on laisse ses structures en l’état. En revanche, pour changer les choses, il faut réagencer toutes les structures que nous avons sur les bras depuis deux décennies. Il se trouve qu’il y a une crise monumentale de la finance – pas de la finance actionnariale en première analyse, de la finance de marché, de la finance spéculative, des produits dérivés, etc. Mais elle est d’une ampleur telle qu’elle ouvre une opportunité historique sans précédent de questionner à nouveau ce qui ne l’a pas été depuis deux décennies, à savoir les structures du capitalisme et, au premier chef, les structures de la finance, une opportunité à saisir si on veut changer le monde tel qu’il fonctionne actuellement. Parce qu’une occasion de ce calibre, il ne s’en présentera pas d’autre avant un moment.

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